Le problème c’est que nous ne parlons pas la même langue. Sachant que ce problème est également un accélérateur de libido certain. Sa façon de rouler les rrhh, de faire des hummmm, nous nous
parlons en anglais. Enfin j’essaie de ne pas perdre ma contenance en anglais dirons-nous ! Ce qui en face de ses yeux envoûtants et plissés de malice est loin d’être simple. Sait-il à quel
point il est séduisant ? Je me le demande… J’ignore même s’il a eu l’intention à un moment donné de me sauter dessus ou non. Peut-être ne suis-je ici que pour boire un café alors ? Il
est de passage sur Paris et voulait me saluer. Mais cette chambre alors ? La sienne tout simplement. Il manquerait plus qu’il soit chevaleresque ! Avec ses origines baltes on ne sait
jamais… Dans ce cas, je suis vraiment dans la merde. Parce que maintenant je ne quitterai pas cette chambre sans l’avoir au moins embrassé. Merde alors ! Il me raconte la raison de son
voyage, le travail, sa femme – ah elle existe donc – deux enfants – oui je sais, j’en ai un moi-même. Tout cela on le sait l’un de l’autre déjà.
Nous nous sommes rencontrés à Tokyo. J’étais là-bas à l’occasion d’un voyage de presse sur la sortie d’un film new-yorkais. Il cherchait son chemin, moi aussi, nous nous sommes retrouvés à parler
de nos voyages respectifs, à refaire le monde dans un café, puis dans un bar. Nous avons bu jusqu’à plus soif et jusqu’à pas d’heure. Ris, partagé. Extrêmement complices, comme si nous nous
étions toujours connus, comme deux vieux amis qui se retrouvent après s’être perdus de vue pendant des années. Tout cela aurait pu finir dans un lit mais la beauté de la chose fut qu’il me déposa
en taxi devant mon hôtel et ne chercha pas à m’y accompagner. Je ne l’ai jamais intéressé sexuellement. Il m’aime bien, voilà tout. Est-ce vraiment possible qu’un homme et une femme puissent
rester sur ce degré de relation quand ils en sont à cet état d’intimité que suppose une chambre d’hôtel ? Allons-nous dérouler le film de cette nuit à Tokyo, tourner son remake, boire du
saké, rire, exulter, durant des heures, sans jamais même se toucher. Attendant indéfiniment le regard de l’autre, celui qui dit vas-y, je suis prêt, j’en ai moi aussi envie. Et ce moment arrive,
le cœur fait un bon en avant, les joues brûlent, le corps tout entier se sent aspirer par cet appel et rien. La paralysie. Et pourquoi ce serait pas lui qui le ferait ce premier pas ? Parce
que ça fait plusieurs heures que tu lui parles de ton enfant et de ton mari. Tu lui as même montré des photos abrutie !
Je repense à cette nuit où nous avons tant partager. Il sourit encore. Le sourire le plus dévastateur de la planète. Nous avons fait tellement
plus que baiser en réalité. Ce serait blasphématoire de tout saccager par du sexe ? Ce que nous sommes compliquées nous les femmes. Que pense t-il de son côté ? Que je suis une femme
extrêmement dévouée à son mari et son enfant, que je suis une femme trop bien pour me laisser aller à cette bassesse de l’adultère, qu’il ne m’intéresse pas physiquement… Que je suis
frigide ! Quelle horreur ! Je suis une femme glacée, sans impulsion, sans envie, contrôlant tous ses gestes et qu’il ne passera pas par moi. Mais c’est de sa faute aussi. Il m’a fait
savoir qu’il était catholique, fervent pratiquant et dans sa façon de m’expliquer comment il en était arrivé à revenir vers dieu il a failli faire de moi une adepte. Si je passe le seuil, je suis
une femme perdue, dans le pêchée. Si je m’approche de lui, que je laisse faire mes impulsions premières, que dis-je, « primitives », je deviens une traînée à ses yeux. Frigide ou grosse
pute en somme. C’est bien, on a le choix.
Il me sourit encore. Faudrait peut-être que j’écoute ce qu’il est en train de me dire et non que j’essaie d’envisager qu’il y ait forcément un double langage à tout ce qui sort de sa bouche et de ses lèvres… ses lèvres… Il part demain. Ce n’est pas
codé ça, c’est vrai. Cela signifie donc qu’il me reste exactement, voyons quelle heure est-il ? Bientôt 13 heures, va t-il me proposer de déjeuner avec lui ? Il me reste 20 heures. Et
encore, il faut que je trouve le moyen de toutes les passer avec lui, en bonne épouse et mère indigne que j’ai l’intention d’être, juste pour ces quelques petites heures. Après tout, c’est quoi
comparé auprès de 5000 heures que je passe auprès de ma famille par an. RIEN. Un petit brin de paille de plaisir et de fuite qui me permettra de mieux revenir. Menteuse. Tu vas déprimer dans ton
coin pendant des semaines, voire des mois - oh non please, pas des années, trop pathétique - prétendant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, achetant tous les livres dont il t’a
parlés, les lisant en anglais pour être plus proche de lui…
Oh mon dieu, il s’approche de moi, s’assoit sur le canapé sur lequel je suis assise, il est proche, je sens son parfum, je vais défaillir. J’ai l’impression d’être dans les Précieuses Ridicules
de Molière où les hommes doivent emprunter la carte du tendre et faire quarante mille chemins détournés, parfois pendant des années, avant d’arriver à la moindre petite faveur. C’est masochiste.
Mais que c’est bon ! Il pose sa main sur mon genou. Ça y est ! On y arrive, il se penche vers moi, remet ma mèche de cheveu derrière mon oreille. C’est toujours classe d’avoir une mèche
qui pend, ça fait très glamour, c’est très chic aussi de se la faire remettre derrière l’oreille, en revanche une fois qu’elle y est on a l’air d’une première de classe débile. Il faut trouver le
moyen de la remettre là où elle était, comme ça, l’air de rien. Je secoue un peu la tête. Je sais que si je ne l’enlève pas de là je ne vais penser qu’à ça. Je ressemble à une photo que ma mère
garde obstinément sur son piano et que je ne supporte plus. J’ai 16 ans, j’ai l’air d’en avoir 11 et demi, mes cheveux sont collés derrière mes deux oreilles, j’ai un appareil dentaire et
pourtant je souris de toute ma mâchoire. Je hais cette photo ! Je feins un sourire tout en balançant nonchalamment la tête à l’intention de mon interlocuteur. La mèche ne veut pas se
détacher du dos de mon oreille ! Qui fait ça si bien ? Jane ! Ouai c’est ça. Jane Birkin serait tellement bonne à ça, et si naturellement. Mais qu’est-ce qui m’a rendue aussi
pathétique ? J’étais pas comme ça quand j’avais 20 ans, 18 non plus d’ailleurs. C’est comme tout sport, il faut pratiquer. Je suis trop sage, trop rangée, je sais plus faire. J’ai besoin
d’un coach. Mais là il est trop tard. Je n’entends pas ce qu’il me dit. Il doit le voir. J’essaie de faire ma concentrée, je fronce les sourcils pour ça, toujours. Généralement ça marche. Mais je
ne regarde que ses lèvres, ses bras sous son t-shirt, il est sportif en plus le salaud, musclé, évidemment juste là où il faut… Enfin je présume. Ses mains. Les mains chez un homme, c’est… Elles me
reversent du café. Une chose est sûre : je ne dormirai pas cet après-midi. Encore faut-il qu’il nous organise un programme digne de ce nom.
Il se relève. Et merde ! Voilà. Au lieu de penser, toujours analyser, réfléchir, attendre que ça vienne de l’autre, je ferais mieux d’agir, sinon je suis encore assise là dans quatre heures
et je n’aurais plus qu’à lui souhaiter une belle soirée, une bonne nuit et un bon retour. Génial. Il va dans la salle de bain...
A suivre...
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