Mercredi 27 août 2008

Pourquoi c’est toujours plus beau et plus facile dans les films ? Pourquoi par moment je me sens si libre ? Et à d’autres j’ai l’impression de m’être moi-même condamnée ? Pourtant rien n’est grave. Si. Tout est toujours grave en amour. Tout est toujours démesuré, étiré, étalé, gonflé. On se sent envoûté, emporté dans un monde parallèle. Et ce décalage insensé entre les fantasmes et la réalité. On s’imagine une pièce, dénudée si possible, une belle lumière sur un homme et une femme. Des retrouvailles. Il la colle contre un mur, violemment, avec passion, passe sa main dans ses cheveux, les renifle avidement, les soupirs prennent du volume, envahissent toute la pièce, rebondissent dans chaque recoin de son corps, à l’intérieur de sa cage thoracique. Ses seins se gonflent d’abord du plaisir même de mêler leurs respirations haletantes, avant de se laisser caresser par ces mains qui les empoignent fermement, ses reins se collent un peu plus contre la paroi murale, elle est faite et..

Cette femme ça aurait du être moi. Ça aurait pu être moi. Mais je suis dans la vraie vie, et ça donne ça : « Tiens, je ne l’avais pas gardé en mémoire si grand… J’ai toujours envie ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je ne suis plus sûre – ça fait juste plusieurs semaines que j’en rêve ! – je suis fatiguée d’un coup. Qu’est-ce qui m’arrive ? Et puis « avant », c’est comme une page blanche, c’est fait de possibles. « Après » ce sera toujours « après » . Cet éphémère  de l’avant c’est, c’est… un ALIBI ! Oui, peut-être… Il me regarde, me sourit « Voilà ! C’était pour ça, pour ce sourire ! L’envie revient. Je l’observe, son corps, ses mouvements. Je n’avais pas regardé le cul d’un homme comme ça depuis des lustres. Il m’offre du café. Je me sens gourde, gauche, je devrais jouer ma femme fatale et lui sauter dessus telle une tigresse et je suis là à sourire bêtement, assise à l’autre bout de la pièce. Je ne serais certainement pas aussi loin de lui si rien n’était en jeu. 

Est-ce bien malin d’être ici ? Avec cet homme ? On sait tous comment c’est censé se terminer. Ce sera assurément moins glamour que prévu, mais le café agrémenté par la suite de quelques alcools conduira à la même fin : la scène du coït. Ne nous leurrons pas : les deux parties sont là pour une chose, ils atteindront leur but, par des voies très détournées certes, mais ils y parviendront après toute une série de gaffes, de j’avance et je recule, mais oui, mais non, et si, on ne sait jamais etc…


Le problème c’est que nous ne parlons pas la même langue. Sachant que ce problème est également un accélérateur de libido certain. Sa façon de rouler les rrhh, de faire des hummmm, nous nous parlons en anglais. Enfin j’essaie de ne pas perdre ma contenance en anglais dirons-nous ! Ce qui en face de ses yeux envoûtants et plissés de malice est loin d’être simple. Sait-il à quel point il est séduisant ? Je me le demande… J’ignore même s’il a eu l’intention à un moment donné de me sauter dessus ou non. Peut-être ne suis-je ici que pour boire un café alors ? Il est de passage sur Paris et voulait me saluer. Mais cette chambre alors ? La sienne tout simplement. Il manquerait plus qu’il soit chevaleresque ! Avec ses origines baltes on ne sait jamais… Dans ce cas, je suis vraiment dans la merde. Parce que maintenant je ne quitterai pas cette chambre sans l’avoir au moins embrassé. Merde alors ! Il me raconte la raison de son voyage, le travail, sa femme – ah elle existe donc – deux enfants – oui je sais, j’en ai un moi-même. Tout cela on le sait l’un de l’autre déjà.

Nous nous sommes rencontrés à Tokyo. J’étais là-bas à l’occasion d’un voyage de presse sur la sortie d’un film new-yorkais. Il cherchait son chemin, moi aussi, nous nous sommes retrouvés à parler de nos voyages respectifs, à refaire le monde dans un café, puis dans un bar. Nous avons bu jusqu’à plus soif et jusqu’à pas d’heure. Ris, partagé. Extrêmement complices, comme si nous nous étions toujours connus, comme deux vieux amis qui se retrouvent après s’être perdus de vue pendant des années. Tout cela aurait pu finir dans un lit mais la beauté de la chose fut qu’il me déposa en taxi devant mon hôtel et ne chercha pas à m’y accompagner. Je ne l’ai jamais intéressé sexuellement. Il m’aime bien, voilà tout. Est-ce vraiment possible qu’un homme et une femme puissent rester sur ce degré de relation quand ils en sont à cet état d’intimité que suppose une chambre d’hôtel ? Allons-nous dérouler le film de cette nuit à Tokyo, tourner son remake, boire du saké, rire, exulter, durant des heures, sans jamais même se toucher. Attendant indéfiniment le regard de l’autre, celui qui dit vas-y, je suis prêt, j’en ai moi aussi envie. Et ce moment arrive, le cœur fait un bon en avant, les joues brûlent, le corps tout entier se sent aspirer par cet appel et rien. La paralysie. Et pourquoi ce serait pas lui qui le ferait ce premier pas ? Parce que ça fait plusieurs heures que tu lui parles de ton enfant et de ton mari. Tu lui as même montré des photos abrutie !
 

Je repense à cette nuit où nous avons tant partager. Il sourit encore. Le sourire le plus dévastateur de la planète. Nous avons fait tellement plus que baiser en réalité. Ce serait blasphématoire de tout saccager par du sexe ? Ce que nous sommes compliquées nous les femmes. Que pense t-il de son côté ? Que je suis une femme extrêmement dévouée à son mari et son enfant, que je suis une femme trop bien pour me laisser aller à cette bassesse de l’adultère, qu’il ne m’intéresse pas physiquement… Que je suis frigide ! Quelle horreur ! Je suis une femme glacée, sans impulsion, sans envie, contrôlant tous ses gestes et qu’il ne passera pas par moi. Mais c’est de sa faute aussi. Il m’a fait savoir qu’il était catholique, fervent pratiquant et dans sa façon de m’expliquer comment il en était arrivé à revenir vers dieu il a failli faire de moi une adepte. Si je passe le seuil, je suis une femme perdue, dans le pêchée. Si je m’approche de lui, que je laisse faire mes impulsions premières, que dis-je, « primitives », je deviens une traînée à ses yeux. Frigide ou grosse pute en somme. C’est bien, on a le choix.

Il me sourit encore. Faudrait peut-être que j’écoute ce qu’il est en train de me dire et non que j’essaie d’envisager qu’il y ait
  forcément un double langage à tout ce qui sort de sa bouche et de ses lèvres… ses lèvres… Il part demain. Ce n’est pas codé ça, c’est vrai. Cela signifie donc qu’il me reste exactement, voyons quelle heure est-il ? Bientôt 13 heures, va t-il me proposer de déjeuner avec lui ? Il me reste 20 heures. Et encore, il faut que je trouve le moyen de toutes les passer avec lui, en bonne épouse et mère indigne que j’ai l’intention d’être, juste pour ces quelques petites heures. Après tout, c’est quoi comparé auprès de 5000 heures que je passe auprès de ma famille par an. RIEN. Un petit brin de paille de plaisir et de fuite qui me permettra de mieux revenir. Menteuse. Tu vas déprimer dans ton coin pendant des semaines, voire des mois - oh non please, pas des années, trop pathétique - prétendant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, achetant tous les livres dont il t’a parlés, les lisant en anglais pour être plus proche de lui…

Oh mon dieu, il s’approche de moi, s’assoit sur le canapé sur lequel je suis assise, il est proche, je sens son parfum, je vais défaillir. J’ai l’impression d’être dans les Précieuses Ridicules de Molière où les hommes doivent emprunter la carte du tendre et faire quarante mille chemins détournés, parfois pendant des années, avant d’arriver à la moindre petite faveur. C’est masochiste. Mais que c’est bon ! Il pose sa main sur mon genou. Ça y est ! On y arrive, il se penche vers moi, remet ma mèche de cheveu derrière mon oreille. C’est toujours classe d’avoir une mèche qui pend, ça fait très glamour, c’est très chic aussi de se la faire remettre derrière l’oreille, en revanche une fois qu’elle y est on a l’air d’une première de classe débile. Il faut trouver le moyen de la remettre là où elle était, comme ça, l’air de rien. Je secoue un peu la tête. Je sais que si je ne l’enlève pas de là je ne vais penser qu’à ça. Je ressemble à une photo que ma mère garde obstinément sur son piano et que je ne supporte plus. J’ai 16 ans, j’ai l’air d’en avoir 11 et demi, mes cheveux sont collés derrière mes deux oreilles, j’ai un appareil dentaire et pourtant je souris de toute ma mâchoire. Je hais cette photo ! Je feins un sourire tout en balançant nonchalamment la tête à l’intention de mon interlocuteur. La mèche ne veut pas se détacher du dos de mon oreille ! Qui fait ça si bien ? Jane ! Ouai c’est ça. Jane Birkin serait tellement bonne à ça, et si naturellement. Mais qu’est-ce qui m’a rendue aussi pathétique ? J’étais pas comme ça quand j’avais 20 ans, 18 non plus d’ailleurs. C’est comme tout sport, il faut pratiquer. Je suis trop sage, trop rangée, je sais plus faire. J’ai besoin d’un coach. Mais là il est trop tard. Je n’entends pas ce qu’il me dit. Il doit le voir. J’essaie de faire ma concentrée, je fronce les sourcils pour ça, toujours. Généralement ça marche. Mais je ne regarde que ses lèvres, ses bras sous son t-shirt, il est sportif en plus le salaud, musclé, évidemment juste là où il faut… Enfin je présume.
  Ses mains. Les mains chez un homme, c’est… Elles me reversent du café. Une chose est sûre : je ne dormirai pas cet après-midi. Encore faut-il qu’il nous organise un programme digne de ce nom.

Il se relève. Et merde ! Voilà. Au lieu de penser, toujours analyser, réfléchir, attendre que ça vienne de l’autre, je ferais mieux d’agir, sinon je suis encore assise là dans quatre heures et je n’aurais plus qu’à lui souhaiter une belle soirée, une bonne nuit et un bon retour. Génial. Il va dans la salle de bain...


A suivre... 

par Alex Mael publié dans : féminin
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Mercredi 27 août 2008

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